Hela Bahri
Fondatrice de Hé-là Parentalité
Consultante en parentalité consciente & Régulée.

Je t’ai appris à partir…. mais ai-je appris à te laisser partir ?
Il y a les départs que l’on redoute. Et ceux que l’on prépare avec enthousiasme.
Celui-ci, je l’avais encouragé.
Mon fils allait s’absenter pendant deux semaines. Deux semaines loin de nous.
À la veille de ses quatorze ans, il allait vivre son premier séjour à l’étranger sans ses parents.
Il allait découvrir un autre foyer, d’autres règles et un nouveau rythme de vie.
Une famille monoparentale, composée d’une maman, d’une grand-maman et d’un adolescent de son âge.
Un quotidien porté par deux figures maternelles, en l’absence du papa.
Il allait expérimenter une autre organisation familiale, s’ouvrir à de nouvelles habitudes
et trouver sa place dans une maison qui n’était pas la sienne.
Une expérience riche.
Une ouverture vers une autre réalité familiale.
Et un pas de plus vers l’autonomie.
J’étais heureuse pour lui.
Le premier voyage seul
Voyager ne lui était pas étranger.
Depuis l’âge de trois mois, il explore les aéroports, monte dans les avions et découvre de nouveaux paysages.
Mais cette fois, quelque chose était différent.
Pour la première fois, il allait voyager sans nous.
Seul, même si l’accompagnement professionnel prévu pour son âge était assuré.
Tout était prêt.
La valise.
Le passeport.
Les consignes.
Et cette excitation particulière qui précède les grandes aventures.
À l’aéroport, je regardais cet enfant qui me dépasse aujourd’hui en taille avancer avec son bagage.
J’avais confiance en lui.
J’avais confiance dans le cadre qui l’attendait.
Je n’avais aucune envie de retenir son envol.
Au contraire.
J’étais fière de le voir franchir cette nouvelle étape.
Avant de le laisser partir, je lui ai dit : « Vole, mon enfant. Vis, découvre et apprends. »
Je pensais l’avoir préparé à partir.
Je n’avais simplement pas pensé à me préparer, moi, à son absence.
Le silence après l’envol
Tout s’est bien passé. Il était arrivé, entouré et heureux de vivre un quotidien différent.
Je n’avais donc aucune raison de m’inquiéter.
Et pourtant…
À peine vingt-quatre heures après son départ, son papa et moi nous sommes regardés.
Nous avions la même impression : « On dirait qu’il est parti depuis six mois… »
Seulement vingt-quatre heures.
Et le temps semblait déjà s’être étiré.
Que se passait-il ?
Pourquoi cette absence nous paraissait-elle si longue ?
La maison était plus calme. Plus rangée aussi.
Il n’y avait personne à appeler pour venir manger.
Personne après qui courir.
Personne à reprendre.
Plus cette énergie adolescente qui traverse les pièces, déplace les choses et bouscule parfois notre tranquillité.
Tout ce qui pouvait m’agacer certains jours avait disparu.
Et c’était précisément cela qui me manquait.
Le calme que l’on réclame parfois était enfin là.
Mais, cette fois, je ne le savourais pas.
Sans lui, la maison semblait avoir perdu une partie de son mouvement et de sa vie.
Un vide que rien ne remplissait
Nous avons déployé notre kit anti-vide (mdr) : quelques sorties, des balades et assez de documentaires pour refaire le monde.
Même un verre de vin a tenté sa chance.
Nous remplissions les heures.
Mais le manque, lui, ne se laissait pas distraire.
Nous nous retrouvions aussi à deux.
Le couple, sans son rôle quotidien de parents.
Nous pouvions sortir, marcher, discuter et profiter de cette liberté momentanément retrouvée.
Pourtant, même au milieu de ces moments partagés, son absence restait présente.
Comme si nous étions invités à réapprendre à être un « nous » lorsque notre enfant n’était plus là pour rythmer nos journées.
Que devient le couple lorsque le rôle de parents prend, pour un temps, moins de place ?
Il ne disparaît pas.
Il retrouve simplement un espace qu’il avait parfois laissé au second plan.
Mais cet espace ne se remplit pas automatiquement.
Nous pouvions recommencer à nous regarder autrement que comme le papa et la maman de notre enfant.
Retrouver les discussions, les projets et les moments qui nous appartiennent.
Non pas pour oublier son absence, mais pour nous rappeler que notre lien existe aussi en dehors de notre rôle de parents.
Malgré cela, mon cœur restait lourd.
Pas parce que je doutais de lui.
Pas parce que je regrettais de l’avoir laissé partir.
Il me manquait, tout simplement.
Sa voix.
Son rire.
Nos discussions.
Même les moments où je le gronde.
Son énergie me manquait.
Sa présence structurait bien plus mon quotidien que je ne l’avais compris avant son départ.
Alphonse de Lamartine a écrit : « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé. »
Durant ces premiers jours, j’ai pleinement ressenti la force de ces mots.
Mon monde n’était pas vide.
La vie continuait autour de moi.
Pourtant, mon axe semblait fragilisé.
Ma boussole intérieure s’était déréglée.
Je savais qu’il profitait de son séjour, qu’il apprenait et qu’il vivait de beaux moments.
J’en étais sincèrement heureuse.
Mais, sans le vouloir, je me restreignais moi-même de vivre pleinement les miens.
Je lui avais appris à devenir indépendant de moi…
Mais étais-je, moi, devenue dépendante de sa présence ?
Cette question m’a dérangée.
Je ne me considère pas comme une maman poule.
Je ne cherche pas à garder mon fils sous mon aile ni à contrôler chacun de ses pas.
Je suis même la première à lui dessiner un avenir ouvert sur les voyages, les rencontres
et les découvertes. J’ai envie qu’il apprenne à faire ses propres choix.
Qu’il gagne en autonomie.
Qu’il découvre d’autres manières de penser et de vivre.
Pourtant, son absence avait installé un vide immense.
Était-ce réellement de la dépendance ?
Ou découvrais-je simplement la place occupée par mon rôle de mère dans mon quotidien, mes habitudes et ma manière de me projeter ?
Un avant-goût du nid vide
En cherchant à comprendre ce qui se passait en moi, je suis tombée sur le fameux « syndrome du nid vide ».
Rassurez-vous, je ne vais pas vous infliger une définition de deux pages ni sortir tout le jargon psychologique.
Le nid aurait le temps de se vider… et de se remplir à nouveau ! (Mdr)
Je préfère vous le colorer tel que je l’ai perçu.
Pour moi, le nid vide, ce n’était pas une maison abandonnée ni un enfant parti pour toujours.
C’était ce calme soudain que j’avais pourtant si souvent réclamé.
Cette maison plus rangée, mais étrangement moins vivante.
Cette liberté retrouvée dont je ne savais plus vraiment quoi faire.
Et cette question qui s’invitait dans mes journées sans avoir été conviée :
Qui suis-je lorsque mon enfant n’est plus là pour rythmer mon quotidien ?
Mon fils n’était parti que deux semaines.
Je savais qu’il allait revenir.
Le nid n’était donc pas réellement vide.
Disons qu’il était momentanément en mode silencieux.
Mais ce séjour m’offrait peut-être un premier aperçu d’une transition que beaucoup de parents rencontrent un jour.
Le nid vide commence-t-il uniquement lorsque les enfants quittent définitivement la maison ?
Ou peut-il se faire ressentir bien avant, à l’occasion d’un premier départ ?
Je ne refusais pas de le laisser grandir.
Je ne voulais pas le retenir près de moi.
Je découvrais simplement que sa présence avait naturellement pris une place immense dans ma vie.
Ressentir le vide ne signifie pas nécessairement vouloir empêcher son enfant de partir.
On peut encourager son envol et avoir le cœur lourd lorsqu’il s’éloigne.
On peut lui faire confiance tout en ressentant profondément son absence.
On peut ne pas être une maman poule et trouver malgré tout le nid bien silencieux lorsque l’oiseau prend son premier envol.
Nous ne sommes pas tous égaux face à l’éloignement.
Chaque séparation rencontre une histoire, un rythme et des ressources émotionnelles qui lui sont propres.
L’autonomie n’est ni une épreuve à réussir du premier coup ni une distance à imposer.
Elle se construit progressivement, aussi bien chez l’enfant que chez le parent.
Rester liée sans retenir
À l’adolescence, prendre de l’autonomie ne signifie pas rejeter ses parents ni rompre le lien avec eux.
L’enfant peut continuer à sentir que ce lien demeure.
Que ses parents restent une base stable vers laquelle il pourra revenir.
Un adolescent peut explorer plus sereinement le monde lorsqu’il sait qu’il existe quelque part un lieu où il sera accueilli, écouté et aimé.
Notre rôle ne disparaît donc pas lorsqu’il commence à s’éloigner.
Il se transforme.
Nous ne sommes plus toujours ceux qui marchent devant lui pour lui montrer le chemin.
Nous devenons progressivement ceux qui restent présents, un peu plus loin, pendant qu’il apprend à choisir sa direction.
Mais cette transformation ne concerne pas uniquement l’enfant.
Le parent aussi chemine.
Il apprend à ne pas confondre présence et proximité permanente.
À faire confiance sans tout contrôler.
À rester relié sans retenir.
Pendant que mon fils apprenait à vivre loin de nous, j’apprenais à rester sa maman autrement.
Son absence m’a invitée à regarder quelque chose que je n’avais pas forcément envie de voir.
Sans m’en rendre compte, j’avais organisé une grande partie de mon monde autour de sa présence.
Lorsqu’il est parti, ce monde ne s’est pas écroulé.
Mais il a vacillé. Juste assez pour m’encourager à rechercher mon propre axe.
Qui suis-je lorsque mon rôle de mère occupe momentanément moins d’espace ?
Comment continuer à vivre pleinement lorsqu’il construit, ailleurs, des expériences qui ne passent plus par moi ?
Je n’ai pas encore toutes les réponses.
Et peut-être n’est-il pas nécessaire de les avoir immédiatement.
Ces questions ne m’invitent pas à aimer moins.
Elles m’apprennent à aimer autrement.
À lui laisser l’espace nécessaire pour grandir sans considérer son éloignement comme une perte.
À me réjouir de ses découvertes sans mettre ma propre vie entre parenthèses.
À accueillir son autonomie comme le fruit de tout ce que nous lui avons transmis.
Car si l’enfant ose partir, c’est peut-être aussi parce qu’il sait qu’il peut revenir.
Je t’ai appris à partir
Mon fils, je continuerai à t’encourager à voyager.
À explorer.
À rencontrer d’autres personnes et d’autres façons de vivre.
À t’adapter.
À apprendre.
À construire une vie qui t’appartient.
Je serai toujours cette base vers laquelle tu peux revenir.
Mais je ne veux pas être la corde qui limite ton envol.
Ces deux semaines m’ont appris que l’autonomie ne se construit pas uniquement du côté de l’enfant.
Le parent aussi apprend à déplacer sa présence, à transformer son rôle et à retrouver sa propre boussole.
Je t’ai appris à partir.
Désormais, j’apprends à te laisser partir sans me perdre.
Blog Hé-là Parentalité
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